Théâtre de création

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Poldavie

La poldavie est-elle un mythe ?

La Poldavie est-elle un mythe? La question est posée, il faut maintenant y répondre (il considère attentivement l'assistance). Attention cependant avant d'émettre la moindre conjecture car les experts eux-mêmes hésitent à se prononcer sur ce sujet puisque, tous les exilés poldaves sont frappés, sans exception, par une peste amnésique. Cette maladie provoque un phénomène étrange: le chemin de l'exil s'effaçant de la mémoire des exilés à l'instant même où il est tracé. Dès qu'ils atteignent un autre pays, ils s'imaginent y avoir toujours vécu et se confondent avec les habitants grâce à un étonnant sens de l'adaptation.

C'est ainsi que la Poldavie est devenue l'Atlantide des temps modernes, un pays entier disparu sans laisser de traces. En tant qu'archéologue de l'esprit, je dois, comme mes confrères, me résoudre à identifier les poldaves par des techniques aléatoires et des signes trompeurs. Nous recherchons en fait des souvenirs enfouis sous des couches successives de banalités. Les points de repères sont peu nombreux et ils nous ont été fournis pour la plupart par une inconnue qui était contactée le 11 novembre 1976 par un sage poldave nommé Vinoz l'Ancien. En quelques minutes, cet exilé qui avait, on ne sait comment, réussi à protéger quelques souvenirs, dicta la recette de la soupe aux Gloucks, décrivit la danse des trèfles et raconta trois légendes avant de disparaître à tout jamais.

Certains sceptiques diront qu'il est impossible qu'un pays entier disparaisse sans laisser de traces. Ils ignorent sûrement que notre siècle a vu disparaître bien des frontières et bien des pays. Ces pays et ceux qui les peuplaient sont maintenant pratiquement oubliés.

Pour les amnésiques assoiffés de mémoire, voici quelques réminiscences textuelles du pays circulaire:

LA MORT DE VINOZ

 

Des traces de craie humide montrent des jambes inertes sortant de la toilette des hommes du terminus de Montréal.  Le dernier sage, le plus vieil ancêtre poldave en exil a été assassiné dans ce terminus fraîchement rénové.  Il n'y aura pas d'enquête.  La Sûreté a en mains un document qu'elle a reçu par la poste, dès le lendemain du meurtre.  On peut y lire ceci, que ceux qui sont sourds s'abstiennent d'écouter...

 

Aujourd'hui, peu avant midi, une grande douleur m'a saisi les tempes.  Ce soir, je mourrai, possiblement, des fers brûlants dans mes entrailles, que je me serai enfoncé moi-même.  J'assurerai ainsi le retour des miens saufs et sains en Poldavie. Je suis trop vieux pour reconstruire les statues de tourbe.  Mes ongles cassent rien qu'à me caresser le blanc des yeux. Je livre ici, avant de retourner dans les pores de la terre, un secret qui me tiraille comme un steak de mauvaise qualité:

 

Il y a une vague qui va dans tous les sens

Qui balaie la sueur et la cendre entre les cuisses

Il y a des battements d'os dans les arbres

Qui déchirent chaque mouvement de l'aile

 

Que les rondes des vigiles rentrent en elles en spirales

Que le temps soit celui du rêve

Que douce peau basanée d'écailles se couvre

Il y a une vague dans tous les sens.

ET, EN VÉRITÉ, JE LE DIS, EN CE TEMPS-LÀ,

J'AI TUÉ LE DRAGON.

 

J'ai toute ma conscience, je suis parfaitement sain, monsieur l'officier...Je, soussigné... Vinoz, exilé poldave."

 

La vérité est simple.  Vinoz a tué le dragon qui gardait notre pays contre l'envahisseur.  La Fièvre l'a saisi, s'est rendu maître de lui, l'a obsédé, l'a tué avant qu'il ne se donne la mort lui-même.  La Fièvre est bien connue de tous les exilés poldaves.  Elle guette chaque souffle, chaque inspiration, chaque gratt-gratt-dans le dos.  Elle s'infiltre sous les yeux, dans les replis du linge, entre les peaux de soie.  Elle recherche ses victimes, toujours de faux assassins du Dragon qu'elle a créé elle-même, puis tué, puis mangé, puis pondu, puis brûlé. Elle a ainsi fait disparaître tous les sages poldaves qui avaient survécu au cataclysme.  Vinoz était le dernier. 

 

J'ai reçu, au nom de tous les exilés poldaves, les dernières volontés de Vinoz.  J'ai pu enfin lui fermer les yeux, ce que personne à la morgue n'avait réussi.  son corps s'effritera cette nuit.  L'officier de police va étouffer l'affaire.  Cela ne regarde que nous.  Mais il m'a demandée: "La Poldavie, vous y croyez?  N'est-ce pas un mythe?" J'ai haussé les épaules et suis sorti.

 

 

Propos recueillis par Jean Provencher